Instituteurs à St-GEORGES
Souvenirs à deux voix
Temps de guerre... Autre temps...
Antoinette et André Actorie, presque 180 ans à eux deux, ont été instituteurs à Georges-de-Baroille de 1940 à 1955. Ils s'y sont retirés depuis 1973.
André Actorie s'est également impliqué dans la vie communale comme maire puis adjoint de 78 à 96.
En 1980, tous les deux sont à l'origine d'une exposition sur la poterie de Saint-Georges dont ils écrivent et publient l'histoire sous l'impulsion de Marguerite Gonon.
Premier septembre 40. Il pleuvait. La Loire avait débordé. En ce jour de rentrée, la classe avait eu lieu sous le préau en attendant la fin de travaux dans l'école… Le plancher était à moitié pourri et un crapaud venait y bâiller.
Cette année là, le début des vacances d'été avait coïncidé avec bien autre chose que les moissons : la rentrée en avait été avancée d'un mois.
A Saint-Georges-de-Baroille, la mixité était déjà de règle. Il y avait deux classes géminées. Celle des petits et celle des grands avec leurs bureaux à deux ou quatre places attachées, dont le dessus se relevait, leurs tableaux (trois planches barbouillées de noir, clouées au mur) et leurs poêles à bois et à charbon entourés d'une grille protectrice.
Ce premier jour de septembre 1940, Antoinette et André Actorie étaient les deux nouveaux instituteurs de l'école. Ils racontent…
C'était la première fois qu'ils obtenaient un poste ensemble depuis l'école normale… " un couvent ", se souvient Antoinette A., en aparté. " Pendant trois ans, on y était pensionnaire, logé, nourri, blanchi, avec le jeudi après-midi une promenade sous haute surveillance. La grande sortie de dimanche et le retour une fois par trimestre à la maison rythmaient la vie.
Le premier hiver à Saint-Georges fut difficile. Il faisait très froid. On portait des sabots avec de grosses chaussettes de laine ; une laine de récupération qui s'étirait à chaque lavage. Les enfants, eux, allaient aussi en galoches basses ou montantes. Ils avaient un tablier sous lequel ils superposaient les maillots les uns sur les autres. Il fallait faire dégeler les encriers sur le poêle qui ne tirait pas beaucoup. Il faisait presque aussi froid dedans que dehors. Le soir on passait les grésillons au tamis et on récupérait les petits morceaux de charbons qui n'avaient pas brûlé.
En janvier 41, il y eut tant de neige que pendant deux jours, personne ne vint à l'école. Le linge gelait dans les doigts. On l'étendait au-dessus du feu dans la classe où il mettait longtemps à sécher.
La vie s'organisait avec les contraintes de l'occupation. On vivait en autarcie. On piégeait les moineaux pour compenser les quatre-vingt-dix grammes de viande par semaine auxquels donnait droit la carte d'alimentation. On louait un sillon au père Dadolle et l'on cultivait des carottes, des pommes de terre, des haricots coco. Cela servait aussi à ravitailler un peu la famille en ville. Une année, au moment du cochon, ce sont sept fricassées dans la même semaine qui sont venues remplir le garde manger. L'on n'a jamais manqué de beurre, de lait ou de fromage malgré les réquisitions. A cette époque, les allemands, par l'intermédiaire de la mairie, récupéraient des vivres chez les paysans. Chacun devait déclarer ses animaux et était réquisitionné selon l'importance de son cheptel quel qu'il fût. C'est ainsi que le père Poyet, ancien instituteur et très honnête homme, se trouva obligé d'acheter des œufs pour satisfaire à la réquisition : les quatre poules qu'il avait déclarées ne pondaient pas !
Les enfants étaient tenus à l'écart de la guerre. On savait très peu de chose de ce qui se passait outre-Rhin, même en écoutant Radio-Londres. Toutes les semaines, il y avait bien le salut aux couleurs institué par Pétain, mais la classe se déroulait de la même manière qu'avant la guerre. On travaillait de 8 heures à 11 heures et de 13 heures à 16 heures, pas le jeudi mais le samedi. Une courte phrase de morale à recopier pour les grands : " fais bien ce que tu fais ", " la guerre est un fléau " ou " cracher à terre est impoli. C'est aussi attenter à la vie d'autrui. ", et puis, le calcul, le français, les sciences se succédaient.
Les petits, eux, avaient deux heures de lecture par jour si bien qu'ils savaient lire à Pâques. " Line et Pierrot ", " Jeannot et Jeannette ", les accompagnaient dans cette tâche. Les gosses faisaient des bûchettes pour apprendre à compter. A midi, ceux qui ne repartaient pas chez eux mangeaient sur place, dans la salle de classe. Quelques uns se restauraient chez Martinon, le boulanger, d'autres chez Demare l'hôtel-café-tabac-poste-épicerie, " maison à tout faire " où l'on trouvait des clous, des crampons, des chaussettes, des sabots, de la vaisselle, des tabliers… et quelques produits de première nécessité que seules les cartes d'alimentation permettaient de se procurer. A la récréation du soir, les plus petits et ceux qui habitaient loin, à Baroille, à Collonge, quittaient l'école. Et puis, en juillet, il y avait les grands du cours supérieur qui allaient au certificat d'études. Ce n'était pas une petite affaire. Il se passait à quatorze ans. Cinq fautes à la dictée et l'on était éliminé ! L'examen avait lieu au chef-lieu de canton, à Saint-Germain-Laval. On y allait en voiture à cheval et, pendant le trajet, on se répétait une fable de la Fontaine ou le " dormeur du val " qu'il fallait parfaitement réciter à l'examinateur, instituteur d'un autre canton. A la fin de l'année, on frottait les tables et l'odeur du tilleul qui embaumait la cour de récréation venait se mêler à celle de la cire, de la craie et de l'encre violette.
A l'époque, l'école comptait une trentaine d'élèves par classe. Il y avait encore de grandes familles : chez Maisonhaute, Giroud, Darmet ou Dumas. Il y avait aussi, assignées par la préfecture, des familles de réfugiés de Lorraine, des français d'origine italienne : les Verbena, les Pampiri, les Sartori… Leurs femmes fabriquaient des pâtes qu'elles faisaient sécher sur le dos des chaises devant la cuisinière. Les hommes, la nuit venue, allaient garder la voie ferrée contre " les attentats de l'intérieur " et touchaient une petite indemnité de la commune. A la fin de la guerre, il y avait quarante-quatre " petits " et trente-six " grands " à l'école de Saint-Georges.
La guerre prit fin le 8 mai 45, par une magnifique journée ensoleillée de printemps. Les cloches sonnaient et c'était la liesse au bourg. Un an auparavant, " le premier accroc coûte deux cent francs ", titre du recueil de nouvelles d'Elsa Triolet mais aussi l'un de ces messages personnels de Londres, annonça le débarquement. On se mit alors à suivre sur Sottens, la radio suisse ou sur Radio-Londres, l'avancée des alliés avec des épingles qu'on positionnait sur une carte de France.
On vit revenir les prisonniers, une dizaine, pour lesquels on avait confectionné des colis pendant toute la guerre. A peu près autant de prisonniers allemands furent assignés au travail dans des fermes du village. Seul le père de la petite Marinette ne revint pas. Il se fit tuer, à la fin de la guerre, en voulant sauver un camarade lors du bombardement de l'usine dans laquelle il travaillait comme prisonnier de guerre.
Les années qui suivirent n'en furent pas moins difficiles. Il fallut encore longtemps des cartes pour se procurer la moindre chose. La laine était de si mauvaise qualité qu'une seule brassière aurait pu suffire à élever un bébé ! Chaque lavage étirait le tricot qui grandissait avec l'enfant. Antoinette et André A. se souviennent aussi encore du costume militaire teint en noir et dont le pantalon, souvent troué aux genoux, faisait de l'instituteur un charbonnier à la fin de la journée… "

Autre temps… autre guerre ?

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