Témoignages sur le Docteur Albert Boël

"On ne disait jamais le Docteur Boël, on disait "le Boël". On disait "le Docteur Durantet", "le Docteur Briéry"… mais on disait "le Boël", surtout à la campagne…
" Les gens avaient une très grande confiance en lui. Je me rappelle une personne qui pouvait à peine parler, quand elle était vraiment trop malade, elle criait : "Boël ! Boël, Boël !…" ; On appelait le docteur, il lui faisait trois fois rien (à cette époque, on n'avait pas grand' chose…), et ça allait mieux. On avait tellement confiance en lui. Et pour les accouchements, c'était vraiment quelqu'un de remarquable.
" C'était un libre-penseur, un être humain comme j'en ai rarement rencontré.
" Il y a des gens qu'il a soignés toute leur vie et qui n'ont jamais rien payé.
" Il lui fallait peu de choses pour vivre ; les dernières années de sa vie, il se nourrissait de petits-beurres et de café au lait.
" Pendant la guerre, il avait dû reprendre plus de visites…
" Il avait toujours peur que j'aie faim ; de temps en temps, il me téléphonait, on m'avait préparé des frites, sa bonne m'avait fait un repas, il fallait que je mange, et lui ne mangeait pas… Il avait peur que j'aie froid ; il avait fait tomber un arbre au bord de la rivière à Baffy, il l'avait fait débiter et m'avait fait monter le bois pour que je me chauffe… Il était très attentif aux autres.
" Une année, la nuit entre le Jeudi Saint et le Vendredi Saint, pour un accouchement le Docteur Durantet avait fait appeler le Docteur Boël (on a quelquefois besoin d'être deux). Quand l'accouchement était fini, à la campagne, on mangeait l'omelette, le saucisson, il y avait toujours un petit casse-croûte… "Le Boël" avait préparé son petit coup, il avait demandé qu'on apporte du jambon… Quand le jambon a été mangé, il a bien ri d'avoir fait "faire gras" au Docteur Durantet… Il était plein d'esprit, c'était une figure germanoise.
" Il avait toujours une voiture décapotable, une Amilcar, entretenue par le garage Durand. Sur la fin, c'était le père Durand ou Jeannot qui la conduisait.
" Il avait été Conseiller Général, longtemps Conseiller Municipal. Le père Dubourg, père de Mme Lapillonne, était son copain… c'était du même bord…
" La nuit de sa mort, j'étais avec Mme Rivière, du Zanzibar (l'épicerie en face de l'église). Je suis allée chercher un costume pour l'habiller dans la chambre en face, la chambre de sa femme… rien n'avait été touché depuis qu'elle était morte, il interdisait qu'on y entre… J'ai ouvert un placard, il y avait tous les vêtements pendus, ça tombait en poussière…
" J'ai passé la nuit suivante avec Mme Rivière… à cette époque, on veillait les morts, on ne les laissait jamais seuls… "

Clémence C.

" Du Docteur BOEL, j'ai le souvenir d'un homme simple (il parlait patois avec aisance à sa clientèle paysanne) brave et généreux, ne faisant pas payer ses visites chez les gens pauvres qui l'appelaient ; toujours dévoué par tous les temps, même très âgé; sa servante, la Toinon était l'épouse du fils de François Pronchéry de Marcilleux (voir le conte "le cerisier", AE 36).
" Personnellement je garde en mémoire ma première dent, une pré-molaire, arrachée par lui. Il n'y avait pas de dentiste à St-Germain. J'avais environ dix ans, souffrant beaucoup des dents, maman m'avait dit : "Je vais te faire arracher une ou deux dents cariées, cela t'enlèvera le mal." Donc un mercredi, elle me mène à pied chez le père BOEL, lequel me dit en m'installant :"T'en fais pas mon petit, ça ne fait pas mal." Dès la première dent arrachée, je m'enfuis en hurlant de douleur et c'est de cet exemple que j'ai compris pourquoi l'on disait : menteur comme un arracheur de dents.
" Cette opération avait tout de même évolué, puisque maman m'a souvent raconté que le père Duivon de Grézolette ayant toujours avec lui ses outils lui en avait arraché, assise sur la charrue dans le champ où il labourait avec ses deux vaches.
" Cette anecdote n'enlève rien à la générosité de ce brave docteur. "

Martial D.

" Depuis 1938, le Docteur Boël avait remplacé son Amilcar par une Traction-avant (Citroën), un cabriolet bleu métallisé ; la direction, à l'époque, était assez dure. Plus âgé (en 1940, il avait 73 ans), il téléphonait au garage pour des visites qu'il voulait faire et mon père le menait. Vers 1942, quand mon père était absent ou qu'il y avait des problèmes au garage, je l'emmenais dans sa Traction. Je l'ai mené plusieurs fois, à St-Martin, du côté de St-Just ou du côté d'en-bas. " A St-Martin, je me rappelle toujours… dans une maison, ce doit être à Senoche il me semble… c'était des gens qui devaient avoir, comme la plupart à cette époque-là, trois ou quatre vaches : "Alors, qu'est-ce qu'on vous doit, Docteur ? - Oh ben ! ça va bien, vous paierez la prochaine fois." C'est souvent qu'il le faisait. " Un autre jour, je l'emmenais sur la route de Ste-Foy… On passait devant la chapelle de St-Sulpice, il me dit : "Tu vois, petit, là, c'est une chapelle qui a beaucoup d'intérêt pour les hommes qui ont des problèmes pour faire pipi ; ils viennent souvent là et disent : O grand Saint Sulpice, soyez moi propice, et faites que je pisse, pisse, pisse, pisse." " Et puis on continuait, il discutait tout le temps… " A la fin, quand il ne pratiquait plus, il téléphonait pour que je l'emmène chez son fils Attale, à Roanne… Je mangeais avec eux et je le ramenais le soir… ou il restait deux, trois jours… "

Jean D.

Dans le N° de l'été, vous trouverez aussi quatre pages sur "Malades et médecins au XVIIe et XVIIIe siècles : médecins, barbiers, chirurgiens, sagettes, guérisseurs, hôpitaux, remèdes pour les pauvres..."
Le prochain N° évoquera la médecine et les soins pratiqués dans nos campagnes au XIXe et début du XXe siècle.

" Le Docteur Boël portait tout le temps une peau de bique, qui n'avait presque plus de poils, et un chapeau rond noir.
" Il partait le jour, la nuit…
" Sur la fin de ses jours, ma mère le demandait à chaque instant ; mais un peu paralysée, elle ne pouvait pas arriver à trouver son nom… et puis, d'un coup, elle criait : "L' Boël !… l' Boël, l' Boël, l' Boël !…" Elle n'arrêtait pas et il fallait aller chercher "le Boël"… Et il venait, il posait sa peau de bique et son chapeau dans l'escalier… il venait vers elle, il lui faisait trois rien… elle était contente, elle s'endormait…
" Pour une forte tension, il venait faire des ventouses scarifiées… avant de poser la ventouse, avec un petit canif, il incisait superficiellement… la ventouse se remplissait de sang et la tension baissait pour quelques jours. On mettait aussi des sangsues qui venaient d'Europe Centrale, de Tchécoslovaquie je crois ; on nettoyait bien derrière les oreilles, on les plaçait, elles piquaient, elles gonflaient, gonflaient… quand elles étaient bien gonflées de sang, elles tombaient… on les mettait dégorger dans de la cendre de bois…
" Pour l'impétigo, le Docteur Boël nous faisait des piqûres d'eau de mer, de grosses ampoules…
" Il était dévoué : par tous les temps, il courait… il courait par tous les temps… Et quand il venait à 4 h du matin pour calmer, réconforter un grand malade, il ne se faisait pas payer… " Après sa mort, sur son linceul, on avait disposer des violettes, en guirlande… la violette, c'est l'emblème de modestie… La Commune avait fait faire une collecte dans toutes les maisons et placé sur sa tombe une plaque commémorative : La population reconnaissante… "

Antoinette D.

"…Achète bien tout ce qu'il te faut pour toi et mimi...
"Je voudrais bien que tu puisses aller au spectacle, tu n'en as pas l'occasion ici.
"Samedi, j'ai été en courses jusqu'au soir. "Dimanche, j'ai eu du monde toute la matinée. Le soir, j'ai fait une petite course. Cette nuit, la belle-sœur de Maria a eu un petit garçon…
"Ce matin, j'ai eu du monde et je vais partir pour Souternon et St-Marcel.
"Il neige par moment…"
(Extrait d'une lettre à sa femme qui était allée avec leur jeune fils (il avait 5 ou 6 ans) dans de la famille à Lyon Archives privées)
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Le drame de Baffy