Réflexions pour conclure

Le souvenir de Javogues a pris très vite une dimension mythique : il est dans la mémoire collective le sans-culotte buveur de sang, le " terroriste " ennemi de sa propre ville parce que celle-ci l'aurait humilié en ne reconnaissant pas sa valeur. L'histoire est faite par les vainqueurs. Les Thermidoriens, vainqueurs de Robespierre, les hommes du Directoire, vainqueurs des néo-jacobins, ont forcé le trait lorsqu'ils ont parlé des anciens " terroristes " parmi lesquels se trouvait Javogues. Quant aux historiens conservateurs du XIXe siècle, pour eux Javogues était le diable, l'incarnation d'une République du blasphème et du massacre.
C'est parce qu'il était de Montbrison et du Forez que le mythe Javogues s'est développé. Il est intéressant à cet égard de comparer le sort de Javogues dans la mémoire collective avec celui de Dubouchet et de Dupuy, les deux autres conventionnels régicides de Montbrison. Peu de Montbrisonnais connaissent leur nom. Pourtant Dubouchet, le médecin maire de Montbrison, avait été lui aussi un "terroriste", représentant en mission en Seine-et-Marne, fort actif dans la mise en œuvre de la politique de déchristianisation. Ayant fait arrêter quelques-uns des députés girondins en fuite, il les avait renvoyés à Paris chargés de chaînes pour y être guillotinés. Après 1794, il revint à Montbrison où il reprit sans problème son métier de médecin. Napoléon Ier, lors des Cent-Jours le nomma à nouveau maire de Montbrison. Dupuy, qui avait été avocat, devint juge au tribunal.
Mais Javogues avait exercé la terreur à Montbrison : il fallait qu'il fut un fou, un exalté, pour avoir ainsi renié sa ville et sa classe, ses parents et ses amis eux-mêmes. Les contemporains ont donc insisté sur les déséquilibres du personnage qui sont réels : nous avons dit le caractère impulsif et violent du représentant en mission. L'intensité dramatique des circonstances et l'isolement que provoque l'exercice du pouvoir ont accentué les déséquilibres d'un homme qui, lorsqu'il arrive à Lyon, signale d'ailleurs lui-même qu'il est "exténué". Mais on a eu évidemment tendance à en rajouter ; on a rajouté que Javogues s'en était "mis plein les poches, ce qui n'est pas vrai du tout : à Paris, après la fin de la Convention il est tout à fait dans la misère et il meurt dans la misère.

porte d'entrée de la maison de Javogues

La Convention a rappelé Javogues : c'était reconnaître les erreurs et les fautes du proconsul. Le pouvoir des représentants en mission n'était pas, en fait, sans limites. Ils devaient rendre compte de leur mission qui était exceptionnelle et révocable à tout instant. La Convention, en rappelant Javogues, traçait les limites qui devaient être respectées. Mais peut-il y avoir des limites quand la Démocratie utilise pour se sauver les moyens de la terreur ? C'est tout le problème de l'exercice du pouvoir par temps de crise. Des historiens, tel Bronislaw Baczko, considèrent aujourd'hui que Thermidor a été la façon qu'ont trouvé des jacobins sincères - certes alliés à quelques gredins, comme Barraud et Tallien - pour sortir d'une Terreur qui ne se justifiait plus. Ce n'est pas par hasard si Lazare Carnot, " l'Organisateur de la Victoire ", fait partie des thermidoriens parce qu'il pense qu'il faut revenir à la légalité et reconstruire la Nation.
Les guerres civiles sont toujours atroces. Celle qui a lieu en 1793-1794 le fut particulièrement. Elle se déroulait an présence de l'ennemi qui avait envahi le territoire de la patrie. Les hommes de la Convention avaient le sentiment aigu que, si la région lyonnaise " tombait ", la Révolution était perdue. Quel aurait été le sort du pays si l'Invasion avait triomphé, si Lyon était tombée aux mains des royalistes ? L'affrontement fut impitoyable, avec un goût de sang. Javogues est l'homme de la guerre civile. Il fallait triompher : tous les moyens ont été employés pour sauver la " patrie en danger ". Le caractère exalté du représentant en mission s'accordait au drame qui se jouait. Javogues était aussi un homme de conviction qui montra du courage dans l'adversité. Il ne renia pas ses convictions et sa mort plaide en faveur de la sincérité de celles-ci. Mais la conviction peut tourner au fanatisme politique. Le fanatisme fit " déraper " Javogues.

Comment sortir de la Terreur quand on y a risqué sa vie et son honneur ? Javogues s'est brûlé au feu des événements tragiques de 1793. Comment, dans la guerre civile, exercer le pouvoir sans faire couler le sang? Comment décider du moment où le retour à la paix est possible ? Et puis tout homme est singulier : qui dira les raisons de la rage qui animait Javogues ? Il y a dans chaque homme une part de mystère qui résiste à l'analyse. C'est peut-être ce qui fait la singularité de Javogues, inclassable, jacobin de l'extrême mais qui ne se rattache ni à Hébert, ni à Marat, ni même à Babeuf et qui n'est revendiqué par personne comme un héros.
Acceptons surtout de comprendre tous les hommes de cette Histoire déchirée. On trouve des victimes et des héros des deux côtés : les malheureux fusillés de Feurs qui ont leur chapelle des martyrs ; les paysans grillés vifs à Salvizinet par les muscadins, les jacobins tués à coup de hache à Montbrison, les soldats de l'an II morts sur les frontières. Nous avons besoin d'assumer l'unité de notre histoire. Elle est à la fois celle de La Roche-Négly qui commande les royalistes à Salvizinet, meurt à Lyon, et incarne une tradition honorable et celle de Javogues qui, malgré le sang inutilement versé, participe en 1793-1794, en écrasant la sécession royaliste du Forez, à la défense de la patrie en danger.
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