La fin d'un proconsul (1794-1796)

Javogues
et la chute de Robespierre

Lorsqu'il eût éliminé dantonistes et hébertistes, Robespierre se retrouva isolé. Il fut alors renversé par une alliance des modérés (Lazare Carnot), des représentants en mission destitués pour corruption (Tallien, Barras) et des membres du comité de salut public qui n'avaient pas admis l'élimination des hébertistes (Collot d'Herbois, Billaud-Varenne). Robespierre avait maladroitement annoncé d'autres épurations - sans désigner les futurs coupables, ce qui inquiétait tout le monde. Il fut décrété d'arrestation le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), arrêté et guillotiné en même temps que Saint-Just et Couthon.
Javogues a joué un rôle actif dans la crise du 9 thermidor. Au club des Jacobins, il est du groupe qui entoure Collot d'Herbois et Billaud-Varenne et il tente de s'opposer à Robespierre dénonçant " la toute puissance d'un seul homme ". Robespierre remercie ironiquement Javogues d'avoir révélé sa position de façon si nette, aidant ainsi à identifier plus clairement les ennemis de la République : la menace est claire.

Une lettre de Javogues
Lorsque Robespierre et ses amis sont ensuite réfugiés à l'Hôtel de Ville auprès de la Commune de Paris, le nom de Javogues figure parmi ceux des 14 Conventionnels désignés par la Commune comme les meneurs de la " conspiration ". Robespierre guillotiné, le 9 thermidor permet donc à Javogues de rétablir, de façon inattendue mais provisoire, sa position. Son opposition à Couthon apparaît même, rétrospectivement, comme la première résistance à Robespierre.
En fait la réaction thermidorienne affaiblit les anciens " terroristes ". Les militants jacobins de la Loire, avec lesquels Javogues était resté en contact, sont évincés des administrations et victimes d'une véritable terreur contre-révolutionnaire : les " assommeurs ", souvent de jeunes muscadins, massacrent les anciens jacobins. Quatorze, au moins, sont assassinés à Montbrison, souvent à coup de hache ou de sabre. Des muscadins vont prendre les gens en pleine nuit, les font descendre en chemise, puis les assassinent dans la rue devant leur maison. Des femmes de Jacobins ou qui s'étaient engagées dans le mouvement jacobin sont arrêtées et promenées nues à travers la ville et fouettées en public. Un flot de dénonciations concernant Javogues afflue à la Convention.
Javogues est finalement arrêté, le 1er juin 1795, par ordre de la Convention en même temps que d'anciens représentants en mission ultra-révolutionnaires. Puis il est libéré. Mais il ne peut regagner Montbrison. Son père, Rambert Javogues lui envoie 9000 livres en l'avertissant qu'il lui sera à jamais impossible de revenir dans la Loire où, écrit-il à son fils, " notre nom est à jamais proscrit ".

La conspiration des Egaux
Dans le climat de misère qui règne en 1795-1796 se noue, au printemps de 1796, la Conspiration des Egaux. Elle est dirigée par un journaliste, François dit Gracchus Babeuf (1), qui dès 1789 projetait un bouleversement complet de la société. Le Manifeste des Egaux prône la fin de la propriété privée et veut établir un régime communiste - c'est la première fois que ce mot est employé. D'après Babeuf, la révolution sociale ne peut se réaliser qu'après la prise du pouvoir politique. Au début de 1796, Babeuf et ses amis - les Babouvistes - créèrent une organisation secrète qui groupait des communistes et d'anciens jacobins. Mais l'un des adhérents dénonça le complot et Babeuf et les principaux meneurs furent arrêtés (mai 1796). Claude Javogues fut en contact avec les babouvistes : il était abonné au Tribun du peuple de Babeuf et assista au moins à l'une des réunions du Directoire secret de la Conspiration des Egaux. Il restait fidèle à ses convictions et allait jusqu'au bout de sa réflexion sur l'organisation de la société.

signature de Javogues

(1) - Il avait pris le nom de Gracchus allusion aux Gracques, deux frères
qui avaient tenté une réforme agraire à l'époque de la République Romaine.

La tentative du camp de Grenelle (9-10 septembre 1796)
Après l'arrestation des Babouvistes (mai 1796) qui les avait laissés d'abord désemparés, les "néo-Jacobins" (anciens "Montagnards") tentent cependant de prendre le pouvoir. C'est la tentative d'insurrection du camp de Grenelle, près de Paris, où se trouvait le 21e régiment de dragons que l'on espérait soulever. L'affaire avait été dirigée et préparée par trois anciens Conventionnels : Javogues, Huguet et Cusset. Dans la nuit du 9 au 10 septembre 1796, Javogues, Huguet et Cusset conduisent une troupe de militants jacobins au camp de Grenelle : on croit que les soldats vont se rallier au mouvement. Laréveillère-Lépaux, l'un des cinq Directeurs (qui formaient le "Directoire"), fait le récit suivant : " Un corps de brigands armés, au nombre de six à sept cents, sous la conduite de chefs en uniforme d'officiers généraux et panachés, se sont rendus la nuit dernière, au camp de Grenelle […} Ils ont commencé l'attaque aux cris de " Vive la Constitution de 93 ! A bas les tyrans et les Conseils ! " (1) On les a repoussés ; on leur a tué une vingtaine d'hommes ; on leur a fait 132 prisonniers, dont la plupart [étaient] blessés ".
En fait, les conjurés étaient tombés dans le piège tendu par l'un des directeurs, Lazare Carnot, qui avait été averti par un agent double Grisel. Il avait laissé la tentative d'insurrection se faire pour mieux l'écraser et en cueillir les chefs
. --- (1) - Le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents.

Arrestation de Javogues
Javogues parvint à s'échapper et essaya de quitter Paris en prenant la route de Sceaux. Epuisé par un long trajet, il entra dans une auberge de Montrouge où il demanda une chambre. Il se jette tout habillé sur le lit et s'endort aussitôt. Javogues, par son attitude, avait attiré les soupçons de l'aubergiste qui fit avertir la gendarmerie. Le brigadier de gendarmerie écrit dans son rapport : " Ce matin, sur les neuf heures et demi environ, averti que dans la maison du sieur Galissant, aubergiste, il y avait un particulier couché sur un lit, nous nous y sommes transportés avec deux gendarmes, avons trouvé un particulier à nous inconnu, l'avons réveillé et lui avons demandé ses nom, qualités et demeure ; a dit alors se nommer Daumer, maître tailleur à Paris, rue des Prouvaires […] "
Javogues fut conduit à la caserne de gendarmerie où il fut fouillé : on trouva sur lui " une écharpe aux trois couleurs et un plumet de même, tel que les membres de la Convention s'en servaient " et aussi un poignard et des lettres. A midi, il fut conduit à Fontenay-aux-Roses devant un juge et reconnut finalement " se nommer Claude Javogues, ex-député à la Convention Nationale " mais déclara " n'avoir aucune connaissance " du " mouvement qui s'est fait sentir [à Paris] cette nuit ". A la suite de cet interrogatoire, Javogues fut conduit à la prison du Temple - où le roi Louis XVI avait été détenu - et où étaient détenus les autres conjurés de Grenelle qui avaient été arrêtés.
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