Un Forézien contesté : Claude Javogues
membre de la Convention nationale, représentant en mission (Bellegarde, 1759 / Paris, 1796)

Claude Javogues : le député à la Convention Nationale qui vote la mort du roi Louis XVI, le Représentant en mission qui organise la Terreur dans le département de la Loire et qui fait fonctionner à Feurs le Tribunal révolutionnaire, l'anticlérical forcené qui dénonce " les scélérats connus sous le nom de prêtres ", l'auteur d'une taxe contre les " riches ", tout cela a nourri la "légende noire" du "terroriste" - comme on disait alors en 1793-1794 : celui qui fait fonctionner la Terreur. Il a fallu attendre, il y a 25 ans, les travaux de l'historien anglais Colin Lucas, qui ont mis longtemps avant d'être traduits, pour avoir enfin un autre regard sur le personnage de Javogues.
Nous nous proposons ici de comprendre l'itinéraire politique de l'avocat montbrisonnais : comment un jeune avocat de province devient-il l'organisateur de la Terreur dans son pays d'origine ? Quel rôle ont joué les facteurs personnels ? Quelle a été surtout la part des idées et des circonstances ? Il ne s'agit ni d'accabler ni de réhabiliter Javogues mais d'essayer de dire, en faisant revivre une époque pleine de bruit et de fureur, qui il fut et ce qu'il a fait dans une période terrible.
NDLR - Ce dossier est extrait d'AIX-ECHOS N° 53 et 54 (rubrique "Histoire locale"). Il s'agit de la conférence donnée à Sail-sous-Couzan par Claude LATTA, professeur d'Histoire, dans le cadre de "l'Université pour tous". Voici le contenu de cette conférence (les chapitres soulignés renvoient aux parties présentées sur notre site). Rédigée par C. LATTA, la biographie de Javogues a fait l'objet d'un N° spécial de "Village de Forez" (Centre Social de Montbrison). Signalons l'important travail de recherches de COLIN LUCAS, historien anglais, qui a publié plusieurs articles dans les "Annales historiques de la Révolution Française" et dans "Village de Forez" et surtout le très documenté ouvrage de 375 pages (avec de nombreuses notes, une très riche bibliographie et un index dans lequel on trouve des renvois pour St-Germain-Laval, Crémeaux, Grézolles, St-Julien-d'Oddes, St-Polgues…) : "La structure de la terreur - L'exemple de Javogues et du département de la Loire". Ce livre, publié en 1990 par l'Université Jean Monnet de St- Étienne, est la traduction par Gérard Palluau de l'édition anglaise de 1973 (Oxford University Press). Les travaux de COLIN LUCAS renouvellent complètement l'histoire de Javogues.

I) Claude JAVOGUES : de Bellegarde à Montbrison
--- Une famille d'hommes de loi.
--- Jeunesse et études.
II) C. JAVOGUES, conventionnel, représentant en mission dans l"Ain, la Saône-et-Loire et Lyon (1792-1793)
--- C. JAVOGUES, élu membre de la Convention.
--- "Je vote la mort dans les vingt-quatre heures.
--- Manifestations royalistes à Montbrison.
--- Représentant en mission
.
III) JAVOGUES, représentant en mission dans la Loire (1793-1794)
--- Montbrison insurgé contre la Convention.
--- L'arrivée de C. JAVOGUES dans la Loire.
--- La lutte armée contre les "Muscadins".
--- Sociétés populaires, Armée révolutionnaire.
--- "Montbrisé fit la guerre à la liberté. Elle n'est plus".

--- Feurs, capitale de la terreur.
--- La lutte contre le "fanatisme".
--- La "taxe sur les riches".
--- Le rappel de JAVOGUES.
IV) La fin d'un proconsul (1794-1796)
--- Le jeu des factions.
--- JAVOGUES et la chute de Robespierre.
--- Un jacobin dans la clandestinité.
--- La conspiration des Egaux.
--- La tentative du camp de Grenelle (9-10 septembre 1796).
--- Arrestation de JAVOGUES.
--- La prison du Temple et la barrière de l'Ecole militaire.
Réflexions pour conclure.
Extraits du débat.

Une famille d'hommes de loi
Claude Javogues était issu d'une famille d'hommes de loi et de notaires. Il naquit le 19 août 1759 à Bellegarde-en-Forez, fils de Rambert Javogues, notaire royal, avocat au Parlement, et de Jeanne Coignet. Il était l'aîné de onze enfants, ce qui n'a rien d'extraordinaire à l'époque. La famille Javogues appartenait à la bourgeoisie d'Ancien Régime qui possédait à la fois terres et offices et prétendait à la noblesse… ces hommes de loi qui achetaient des offices (un office de notaire, un office d'huissier,…), qui s'enrichissaient progressivement et qui essayaient de s'introduire, de se faufiler dans la noblesse. Depuis le milieu. du XVIe siècle, la famille Javogues n'avait pas cessé d'améliorer sa position sociale. Pendant un siècle les Javogues sont notaires royaux et capitaines châtelains de Bellegarde-en-Forez, puis ajoutent à leurs fonctions la lieutenance de juge-châtelain du marquisat de Montrond. A la fin du XVIIe siècle, Gaspard Javogues, arrière-grand-père du Conventionnel (Cf. Tableau I : arbre généalogique de la famille Javogues), a deux fils : Jean-François Javogues, grand-père du Conventionnel - qui est notaire royal à Bellegarde - et Claude Javogues, avocat en Parlement qui, le premier s'installe à Montbrison et est le parrain du futur Conventionnel.


Maison natale de Javogues à Bellegarde-en-Forez

Rambert Javogues (1728-1808), père de notre personnage, conserve les charges de notaire et lieutenant du juge de Bellegarde et acquiert celles de conseiller du roi - la "savonnette à vilains"(1) - et de garde-marteau des Eaux et Forêts à Montbrison.
Quelques mariages bien négociés relèvent encore l'importance sociale des Javogues. A la fin de l'Ancien Régime, leur fortune est déjà importante. En 1793, le patrimoine de Rambert Javogues est évalué à 50 000 livres (2) et se compose d'une maison rue de la Croix (actuelle rue du Palais de Justice) et d'une autre maison et de terres à Bellegarde. Il apparaît comme l'un des Montbrisonnais les plus imposés (356 livres) dans le registre de la taille de 1789 (3).
Cette ascension sociale d'une famille bourgeoise est caractéristique du XVIIIe siècle. Le rôle des hommes de loi a toujours été important à Montbrison, qui est capitale de bailliage. Le grand-oncle et père du conventionnel se font appeler " noble " Claude Javogues et " noble " Rambert Javogues. Nul doute que les Javogues, si l'Ancien régime ne s'était pas écroulé, auraient fini par prendre un nom de terre et se seraient fait reconnaître officiellement comme nobles. Rambert Javogues, d'ailleurs, avait adopté le mode de vie des officiers au bailliage qui, comme les membres des familles nobles, passent l'hiver à Montbrison et la belle saison sur leurs terres, à Bellegarde-en-Forez.

(1) - "la savonnette à vilains" : quand il y avait eu, dans une famille, trois générations de conseiller du roi, on était annobli automatiquement.
(2) - une livre : salaire quotidien d'un journalier.
(3) - Registre publié en 1941 dans un Bulletin de la Diana, par Marguerite Gonon.

Claude Javogues, élu membre de la Convention
Claude Javogues n'apparaît sur la scène politique forézienne qu'en 1792, au moment des élections à la Convention (1). Après la " Journée " du 10 août 1792 qui provoque la chute de la monarchie, l'assemblée législative décida l'élection d'une Convention nationale élue au suffrage universel. Le département de Rhône-et-Loire disposait de quinze sièges. Les élections eurent lieu dans un climat dramatique. A Paris, les massacres de septembre provoquaient la mort de plus de 200 prêtres détenus dans les prisons de la capitale. Sur les frontières, le territoire national était envahi. On ne comprend rien à la Terreur, on ne comprend rien à Javogues, si on n'a pas présent à l'esprit l'invasion du territoire national et la menace sur les frontières.
Les assemblées primaires se réunirent le 26 août 1792. L'assemblée électorale eut lieu, pour l'ensemble du département de Rhône-et-Loire, à Saint-Etienne, dans l'église des Minimes - l'église Saint-Louis - du 2 au 10 septembre 1792. Une majorité de " patriotes " fut élue. Parmi les nouveaux députés, on avait trois Montbrisonnais : deux députés sortants de la Législative, Jean-Baptiste Dupuy, avocat, et le docteur Pierre Dubouchet, maire de Montbrison, élus 3e et 5e ; Claude Javogues a été élu 14e sur 15. Les trois hommes appartiennent à la même bourgeoisie des hommes de loi et des professions libérales de Montbrison. Ils sont alliés à de bonnes familles foréziennes. Jean-Baptiste Dupuy a épousé Madeleine Palluat de Besset, Pierre Dubouchet est marié à Jeanne Pupier de Brioude. Dupuy et Dubouchet sont parents par alliance. Javogues apparaît comme le moins bien intégré dans la société montbrisonnaise : né à Bellegarde, célibataire, plus jeune, moins connu.
Claude Javogues avait besoin d'argent pour s'installer à Paris : il n'y avait pas alors d'indemnité parlementaire (2). Il emprunte 2600 livres et son père lui fait au même moment une donation (la moitié des maisons de Bellegarde et de Montbrison) qui ont dû servir de garantie. Cette donation accompagnait aussi un projet de mariage. Claude Javogues donne procuration, le 29 octobre 1792, à Jean-Joseph Gaultier, greffier au tribunal de Montbrison pour " accepter aussi tel établissement de mariage qui lui serait proposé par sesdits père et mère ". Ce mariage devait être prévu depuis assez longtemps puisqu'en 1791 Claude Javogues s'était fait émanciper dans ce but (3). Mais ce mariage ne se fit pas. Nous ne savons quelle était la famille avec laquelle on était vraisemblablement en pourparlers ; une légende invérifiable dit que Javogues se serait vu refuser la main de Marie-Louise de La Pierre de Saint-Hilaire, ce qui aurait provoqué sa colère et sa haine des Montbrisonnais… ça fait partie de la "légende noire".
Après leur élection, les trois députés montbrisonnais gagnèrent Paris où ils logeaient ensemble dans le même immeuble, au 1 de la rue Helvétius. Ils appartinrent tous trois au groupe de la Montagne et au club des Jacobins.

(1) - "Convention" : le mot était emprunté aux Etats-Unis.
(2) - C'est seulement sous la Seconde République (1848) qu'on a créé une indemnité parlementaire pour permettre aux gens de toutes conditions de devenir député.
(3) - Pour se marier sous l'Ancien Régime, il fallait l'approbation des parents jusqu'à 30 ans. Et même après 30 ans, on continuait de la demander.

carte Colin Lucas

Manifestations royalistes
à Montbrison

Montbrison fut l'une des seules villes de France où la nouvelle de la mort du roi provoqua des mouvements de protestation. Les royalistes étaient nombreux à Montbrison. L'attitude de leurs représentants les avaient indignés. La famille de Javogues fut menacée et la porte de sa maison, située rue de la Croix, teinte de sang. Le fait nous avait paru longtemps relever de la légende plus que de l'histoire. Mais les documents concordent tous et permettent d'établir les faits :
- Le 18 février 1793, une lettre écrite de Paris par les Conventionnels Javogues, Dupuy, Dubouchet, Pointe et Pressavin (Saône-et-Loire) à deux jacobins lyonnais écrit : " Montbrison est dans une contre-révolution ouverte, les émigrés s'y montrent impudemment, les familles des citoyens Dupuy et Javogues ont été insultées et exposées aux plus grands danger [et] on a même poussé la scélératesse jusqu'à teindre de sang les portes de la maison du citoyen Javogues ".
- Le 25 février suivant, Tallien prend la parole devant la Convention. Il présente le rapport que trois représentants en mission viennent d'envoyer de Lyon : " La ville de Lyon n'est pas le seul refuge des royalistes. A Montbrison, on proposa d'incendier les maisons de deux députés à la Convention nationale qui avaient voté la mort du tyran : les citoyens Dupuy et Javogues. La porte [de la maison] de ce dernier, habité par son père, a même été teinte de sang pendant la nuit ".
- Lorsque Javogues revient dans la Loire comme représentant en mission, il prend - nous anticipons un peu - le célèbre décret qui transforme le nom de Montbrison en Montbrisé. Il y a dans ce décret le considérant suivant : " Informé que la représentation nationale [a] été outragée de la manière la plus atroce par le placard de sang qui a été apposé sur la porte du domicile de l'un des représentants du peuple, immédiatement après la mort de Louis Capet […] ". L'épisode a donc laissé une trace profonde. Claude Javogues se souvient de l'affront qui lui avait été fait et de la menace qui visait ses parents.
A la Convention, les autres votes de Javogues permettent de le situer dans les rangs des Montagnards les plus convaincus. On l'a dit parfois hébertiste, partisan d'Hébert, le célèbre pamphlétaire du Père Duchêne. Il est plutôt l'un des proches de Collot d'Herbois et de Billaud-Varenne, deux membres du Comité de Salut Public qui en constituent l'aile gauche. Il refuse de voter la mise en accusation de Marat que les modérés veulent éliminer mais vote la mise en accusation des Girondins (juin 1793) et " la loi des suspects " (avril 1793).
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