Fours à chaux (2e partie)

Témoignage d'Ernest P.
La chaux pour l'agriculture
Le four à chaux de Grézolles (au Grand Essart), je l'ai vu marcher en 1925-1930. Etant gamin, j'allais chercher de la chaux, deux tombereaux à la fois, de la pierre à chaux qu'on mettait dans les terres. Le haut du four, "l'assiette", c'était presque au niveau de la route, près de la route qui descend à Aix, sur la gauche ; mais pour aller chercher la chaux en bas, il y avait une "charrière", ça tirait drôlement pour remonter le tombereau.
Il y en avait un autre qui marchait à la même époque à Grézolette. Duivon, l'ancien maire de St-Martin, était un peu actionnaire.
A Petit Servaux (St-Julien-d'Oddes), il y en avait un, il y avait une petite carrière, mais profonde... en descendant aux Rivières, le chemin chez Parsigny, il y a des vestiges, le mur, chez "Viraud" (photo ci-contre).
A Juré, un autre four, sur la route qui vient de Grézolles, près du pont de Durelle : à droite dans un tournant, une "charrière" en bordure du pré, le four était à 50 mètres ; je ne l'ai jamais vu marcher, mais on disait encore le "pré du four à chaux". Il y avait une petite carrière à côté, mais ça n'avait pas été une grosse affaire, ça s'est arrêté assez vite.
Un four à chaux, c'était pas compliqué : de la maçonnerie, dessous une voûte pour pouvoir tirer la marchandise quand elle était cuite, des tringles qui servaient de grille… on mettait du charbon, de la pierre cassée, quand on jugeait que c'était cuit, on tirait avec un grappin pour faire tomber la marchandise. Il y avait des pierres qui n'étaient pas bonnes, il fallait trier un peu.
Pour les terres, on acculait le tombereau dans un coin du champ, on arrosait les pierres cuites, pas trop pour que ça tombe en poudre qu'on répandait dans les champs.
Partout où il y avait de la pierre qui convenait, on construisait un four à chaux ; habituellement, on le faisait toujours dans une butte.
Dans les carrières, il y avait des endroits où le filon était meilleur, ça faisait de la chaux qui avait mieux de valeur; de meilleure qualité, comme celle du "chaudier" de St-Julien… Celle, chez Viraud, elle était bonne pour les terres...

La chaux pour le bâtiment
A St-Julien, chez le "chaudier", il y avait un grand four à chaux, c'était important… la chaux, chez le "chaudier", elle était renommée pour la construction... Le chaufournier s'appelait Abraham ; c'était l'ouvrier carrier qui s'occupait du four.
Mon arrière-grand-père allait déjà chercher la chaux chez le "chaudier", il envoyait les commis ou un garçon, on chargeait et s'en allait. Entre mon grand-père, Antoine Portailler, et le père "chaudier, il y avait une tradition : une fois par an, c'était convenu, il allait dîner chez le "chaudier" et régler la chaux.
Pour préparer la chaux grasse, mon grand-père faisait un trou dans la terre : pour un m3, un trou un peu plus grand qu'un m3. Il coulait le tombereau de pierres à chaux là dedans... il mettait de l'eau, de l'eau, ça chauffait, ça gonflait. Il laissait sur cette mélasse, tout le temps, tout le temps, de l'eau dessus. Quand ils en avaient besoin pour le travail, ils enlevaient l'eau, ils prenaient des seaux de cette mélasse qu'ils gâchaient avec du "gore", pour faire du mortier ; c'était pas facile à mélanger.
Le pisé, fait avec du "gore", s'arrête à Terge, plus haut c'est de la pierre.
Précisions d'Emmanuel PORTAILLER : à Cherchant, on allait chercher la chaux chez le "chaudier" ; sur le livre du grand-père, la dernière fois qu'il est monté en chercher, c'est en 1911. On mesurait la pierre dans des baquets (de 50, de 100 litres ?), ils appelaient ça des pièces.
Notes :
une charrière : chemin pour le passage d'un char, d'un tombereau afin d'accéder à un bois, un champ…
du gore : en Forez, nom donné à une terre argileuse ocre, utilisée pour faire les murs en pisé.


Extrait de la carte géologique du BRGM-696 : gisement calcaire
Les fours de notre région
Dans notre région, on trouvait à la fois des gisements de calcaire et de "charbon de terre" ; du charbon, à Bully (Fragny) et Amions (La Bruyère), sans parler du Stéphanois. Sur St-Julien, on observe une veine calcaire à Oddes (cf carte géologique) et aussi entre Petit Servaux et Grézolette (sur St-Martin) ; on retrouve aussi du calcaire sur Grézolles-Luré-Juré (voir situation de fours à chaux projetés ou existants au 19e - début 20e siècle.
Les Archives Départementales de la 2e moitié du 19e siècle gardent trace de projets et constructions de nombreux fours : St-Julien (1844-45, ADL 5M-325), St-Germain (1846, ADL 5M-324), St-Martin (1887, ADL 5M-326)


Morceau de calcaire de St-Julien (chez le "chaudier". Très noir, il serait du Viséen.

début de la lettre de M. de Vougy
Les fours de St-Julien
Le 3 mai 1844, le Comte de Vougy adresse au Préfet une demande d'autorisation pour "réparer et construire… le four à chaux situé dans la commune… éteint depuis une dizaine d'années…". Les Communes voisines (Amions, Grézolles, Luré, Nollieux, Souternon, St-Germain, St-Martin) donnent leur accord, mais le maire de St-Julien, Claude Simon, transmet le contenu du registre d'enquête dans lequel lui-même et son frère ont fait part de leur opposition : "il y a incommodo sur l'insalubrité de ce four construit vis à vis notre propriété indivise entre nous." Claude et Benoît Simon invoquent, comme arguments, leur projet de faire leur habitation "presque en face dudit four", le problème que poserait l'existence de ce four pour leur "terrain propice pour la vigne… les privant d'administrer (leur) propriété à l'usage qui lui convien…". Ces réserves sont suivies d'observations de Claude Simon, maire, qui évoque l'insalubrité, les poussières, la position de ce four, et conteste la date d'arrêt de l'ancien four ("on a dit que c'était un four à reconstruire qui était sesé (cessé) depui une dizaine d'annés, oui il y avait une vestige de four qui était sesé depui l'anné mil huit cent douze… donc bien plus…".

"Monsieur le Préfet,
"J'ai l'honneur de vous demander l'autorisation de réparer et construire, s'il était nécessaire, le four à chaux situé dans la commune de St Julien d'Odes, près Saint Germain Laval, à droite de la route départementale de Roanne à Boën (1), au lieu dit chez Simond, appuyé contre une petite maison qui m'appartient ainsi que l'indique le plan horizontal ci-annexé, et qui a servi et doit servir encore à l'exploitation dudit four.
"Ce four qui fonctionnait il y a une dizaine d'années est éteint depuis cette époque. Mon intention est, avec votre appobation, de le réparer ou de le reconstruire, et de le remettre en activité.
"La pierre employée à la fabrication de la chaux sera extraite d'une carrière qui m'appartient et qui est distante du four de cent cinquante mètres environ. Le charbon employé à cette opération proviendra des mines d'anthracite de la Bruyère commune d'Amions.
"Le four sera allumé depuis le premier mars jusqu'au 31 décembre. Sa production sera environ de dix à douze mille hectolitres de chaux qui seront consommés dans les communes d'Amions, St Germain Laval, Boën, St Just en Chevalet. La quantité de charbon employée pour la cuisson sera de quatre mille cinq cents hectolitres.
"Recevez, Monsieur le Préfet,…
"3 Mai 1844 Cte de Vougy"

(1) L'ancienne route vers Roanne allait de St-Germain vers St-Julien et Souternon.


Vestige du four de Claude Simon, le four du chaudier.
L'accord préfectoral attendu par M. de Vougy arrivera en août.
Quelques mois plus tard (fin 1844), Claude Simon envoie en Préfecture la demande suivante : "J'ai l'honneur de venir demander l'autorisation de construire un four à chaux sur ma carrière propice à l'exploitation, sise au lieu dit du Four à chaux, commune de St Julien d'Odes ; je joint le pland territorial.
"L'ouverture de la carrière est à peu de distance.
"Le charbon employé à cette opération proviendra de la mine de Fragny commune de Buly…"
Les mêmes communes consultées, y compris, St Julien, donnent leur accord que le Préfet entérine le 20 mai 1855. "L'établissement de ce four à chaux ne peut qu'être avantageux au pays, en établissant la concurrence il en résulte un rabais pour les prix de la chaux" déclare le Maire de St-Germain le 20 novembre 1844, attestant "qu'aucune opposition n'a été faite au suget".
C'est à ce 2e four que fait allusion Ernest Portailler dont on retrouve des vestiges actuellement (gueule supérieure de forme ovale). Il y eut d'ailleurs deux fours côte à côte, pourvu chacun d'une porte métallique (voir photos). Rappelons que ces fours cessèrent leur activité au moment de la guerre de 14.
Dans la carrière du "chaudier", la pierre qui ne convenait pas pour la chaux, une pierre souvent noire, a servi à faire le mur en bordure de route.
A St-Julien, l'ancienne carrière (en face du "chaudier") faisait un creux, le "creux chez Fragne" (les propriétaires : des Duivon d'Ailleux). C'est là qu'était le four à chaux, arrêté beaucoup plus tôt construit par de Vougy sur les vestiges d'un four du 18e siècle.
Ci-contre les vestiges de la gueule supérieure de l'un des deux fours du chaudier de St-Julien.
Le grand four de St-Julien :
Ø sa hauteur : 4 mètres.
Ø sa gueule supérieure est ovale :
· grand diamètre : 2,50 m
· petit diamètre : 1,60 m
Ø gueule inférieure avec porte métallique.
AIX-ECHOS évoque aussi le four de St-Germain, ceux de St-Martin...
A partir d'un manuscrit des années 1763-64, "le livre-journal du chaufournier de St-Julien" (Archives de la Médiathèque de Roanne), il fait l'historique du premier four à chaux de St-Julien, celui auquel faisait allusion M. de Vougy dans sa demande.
AIX-ECHOS se propose d'emmener ses lecteurs à la découverte d'anciens fours restaurés dans la région.
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Le travail du chaufournier
   
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