"Chez les autres"
Revenons en arrière. Benoît Malon, nous l'avons dit, travaillait bien à l'école et aimait l'étude. Mais sa mère avait besoin de son travail et il devint petit berger dans différentes fermes de Précieux. Il eut de « bons maîtres », comme on disait, et donna satisfaction. A Garambaud, un hameau de Précieux, il est chez M. et Mme Blanc :

sa place, Mme Blanc lui donna six francs : « moi, je n'en pouvais croire mes yeux ». Quelques mois plus tard, après le remariage de sa mère, Benoît Malon, qui avait douze ans, partit travailler dans l'Ain où il resta six ans. Nous le savons par le témoignage inattendu de Marc-Amédée Gromier, le fils d'un libraire républicain de Bourg-en-Bresse qui devint plus tard secrétaire de Félix Pyat et membre, lui aussi, de la Commune de Paris : « J'ai connu Benoît Malon, en 1854, dans le département de l'Ain dans une ferme où il était pâtre, aux environs de Chalamont ». Occupé aux travaux des champs dans cette plaine de la Dombes qui, semée d'étangs, lui rappelait celle du Forez, Benoît Malon « essayait de s'instruire et bientôt parvenait à se rendre capable de tenir les écritures du fermier, sorte d'homme d'affaires de village » (Léon Cladel). Nous retrouvons Benoît Malon toujours avide de connaissances, capable même d'apprendre un peu de comptabilité, mais qui est critique vis-à-vis de son patron, type classique de « coq de village » prêtant avec usure aux paysans pauvres et faisant durement travailler ses domestiques. Dans les villages, il y avait toujours deux ou trois gros paysans ou propriétaires rentiers qui prêtaient de l'argent souvent à des taux usuraires; quand il avait suffisamment prêté à un paysan pauvre qui avait du mal à rembourser, le prêteur lui rachetait ses terres à bas prix.

(1) "étoubles" : les chaumes dans les champs après la moisson.


« On m'avait loué pour garder les dindons, mais ce fut le lot du fils des fermiers, un peu plus jeune que moi, et je fus déclaré gardeur de porcs. J'en avais dix-huit, gros et petits, ce n'était pas une mince affaire [...]. Une bergère de treize ou quatorze ans, petite et bossue, appelée Marie, fut chargée de m'apprendre le métier pendant quelques jours. Nous gardâmes ensemble les porcs et les moutons dans des "étoubles" (1) s'étendant des deux côtés d'un mamelon ombragé de noyers ».
Bientôt sa mère fut elle-même embauchée comme grand'servante dans la même ferme et, écrit Benoît Malon, « je fus ainsi près d'elle le matin, le midi et le soit, ce qui me fut bien doux ». Lorsqu'il quitta
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